lundi 10 août 2015

L'éternel conflit du dessin et de la couleur par Matisse

L’éternel conflit du dessin et de la couleur
Notes d’un peintre sur son dessin (Le Point, n°21, juillet 1939
[…]
Mon dessin au trait est la traduction directe et la plus pure de mon émotion. La simplification du moyen permet cela. Cependant, ces dessins sont plus complets qu’ils peuvent paraître à certains qui les assimileraient à une sorte de croquis. Ils sont générateurs de lumière ; regardés dans un jour réduit ou bien dans un éclairage indirect, ils contiennent, en plus de la saveur et de la sensibilité de la ligne, la lumière et les différences de valeurs correspondant à la couleur, d’une façon évidente. Ces qualités sont aussi visibles en pleine lumière, pour beaucoup. Elles viennent de ce que ces dessins sont toujours précédés d’études faites avec un moyen moins rigoureux que le trait, le fusain par exemple ou l’estompe, qui permet de considérer simultanément le caractère du modèle, son expression humaine, la qualité de la lumière qui l’entoure, son ambiance et tout ce qu’on ne peut exprimer que par le dessin. Et c’est seulement là que j’ai la sensation d’être épuisé par ce travail, qui peut durer plusieurs séances que, l’esprit clarifié, je puis laisser aller ma plume avec confiance. J’ai alors le sentiment évident que mon émotion s’exprime par le moyen de l’écriture plastique. Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche, sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus rien lui ajouter, ni rien en reprendre. La page est écrite ; aucune correction n’est possible. Il n’y a plus qu’à recommencer si elle est insuffisante comme s’il s’agissait d’une acrobatie. Il contient, amalgamés selon mes possibilités de synthèse, les différents points de vue que j’ai pu, plus ou moins, assimiler par mon étude préliminaire.

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