L’éternel conflit du dessin et de la couleur
Notes d’un peintre sur son dessin (Le Point, n°21, juillet 1939
[…]
Mon dessin au trait est la traduction directe et la plus pure de mon
émotion. La simplification du moyen permet cela. Cependant, ces dessins
sont plus complets qu’ils peuvent paraître à certains qui les
assimileraient à une sorte de croquis. Ils sont générateurs de lumière ;
regardés dans un jour réduit ou bien dans un éclairage indirect, ils
contiennent, en plus de la saveur et de la sensibilité de la ligne, la
lumière et les différences de valeurs correspondant à la couleur, d’une
façon évidente. Ces qualités sont aussi visibles en pleine lumière, pour
beaucoup. Elles viennent de ce que ces dessins sont toujours précédés
d’études faites avec un moyen moins rigoureux que le trait, le fusain
par exemple ou l’estompe, qui permet de considérer simultanément le
caractère du modèle, son expression humaine, la qualité de la lumière
qui l’entoure, son ambiance et tout ce qu’on ne peut exprimer que par le
dessin. Et c’est seulement là que j’ai la sensation d’être épuisé par
ce travail, qui peut durer plusieurs séances que, l’esprit clarifié, je
puis laisser aller ma plume avec confiance. J’ai alors le sentiment
évident que mon émotion s’exprime par le moyen de l’écriture plastique.
Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche,
sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus
rien lui ajouter, ni rien en reprendre. La page est écrite ; aucune
correction n’est possible. Il n’y a plus qu’à recommencer si elle est
insuffisante comme s’il s’agissait d’une acrobatie. Il contient,
amalgamés selon mes possibilités de synthèse, les différents points de
vue que j’ai pu, plus ou moins, assimiler par mon étude préliminaire.

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